Se défendre, soutenir une amie, faire bloc face aux moqueries, chez les 8-12 ans, la sororité n’est pas un concept féministe abstrait. Dans les cours d’école, au primaire comme au collège, elle s’exprime avec force, notamment face au sexisme des garçons. L’anthropologue Catherine Monnot-Berranger, qui consacre son livre « Filles Garçons » (Ed. Autrement) aux différences entre pré-adolescentes et pré-adolescents, décrypte ce phénomène.  

A priori, le terme est un peu trop pointu pour compter dans le vocabulaire d’une petite fille de primaire. La sororité, mot qui désigne la solidarité féminine, s’inscrit pourtant déjà dans leur quotidien.  Pendant plusieurs mois, la docteure en anthropologie du genre Catherine Monnot-Berranger a passé du temps avec des 8-12 ans, dans deux groupes scolaires du Sud-Ouest de la France et dans un centre de loisir.  

Elle s’est aussi entretenue avec une vingtaine d’enfants de différentes régions. Il en ressort une analyse fine de cette tranche d’âge, qui se caractérise par des différences genrées déjà bien ancrées.  

La sororité existe-t-elle déjà chez les enfants ?

« En primaire, ce n’est pas parce qu’elles ne connaissent pas le mot sororité que les filles ne le vivent pas au quotidien », note Catherine Monnot-Berranger. « J’ai pu observer une solidarité féminine assez forte : dès qu’il y a des violences sexistes et sexuelles, comme des garçons qui s’amusent à bousculer, toucher, faire des commentaires ou des bruits sexuels, les filles ont tendance à faire bloc. » Au collège, le terme est parfois maîtrisé dès la 6e, notamment par celles issues de familles avec un fort capital culturel. « Et quand elles le connaissent, elles aiment bien le mobiliser ! Cela s’inscrit dans la continuité du girl power : c’est l’idée qu’il faut se serrer les coudes face aux violences et au harcèlement. » Loin de se manifester uniquement au sein des bandes d’amies, la sororité existe entre toutes les filles. Pour l’anthropologue, « il y a une idée de collectif, que les filles se doivent de faire corps. Une élève de 6e me racontait qu’elle avait vu une camarade de 5e être embrassée de force par un lycéen. Face à cela, elle considérait qu’être solidaire était sa mission. »  

La sororité chez Les Sisters et KPop Demon Hunters  

Comment expliquer que cette valeur féministe soit aussi ancrée ? Selon la chercheuse, « cette sororité vient rejoindre les valeurs promues par la société pour le sexe féminin. Ce sont les valeurs de l’entraide, du soin aux autres, du care… » Aussi, la culture populaire, à travers les personnages de fiction et les artistes, valorise le modèle de la bande de filles. Aujourd’hui, les héroïnes du dessin animé KPop Demon Hunters ou des Sisters ont remplacé les Totally Spies ou Super Nanas des décennies précédentes.  

Cette idée du collectif féminin se retrouve donc dans de nombreuses fictions jeunesse. Dans Les Sisters le mag, derrière les disputes entre Wendy et Marine, l’attachement entre les deux sœurs reste central. Une dynamique dans laquelle beaucoup d’enfants se reconnaissent.  

Couverture magazine Les Sisters- exemple de sororité

« Chez les filles, on promeut l’idée qu’on a toujours besoin des autres, qu’on se réalise dans le collectif, avec pour effet pervers l’idée qu’on ne se suffirait pas à soi-même. Chez les garçons, le modèle est souvent un super héros solitaire. »  

Une sororité sans faille face aux discours grossophobes 

Pour autant, cette sororité empêche-t-elle de dire du mal des autres ? S’il serait naïf de penser ça, Catherine Monnot-Berranger a observé un domaine sur lequel les filles d’aujourd’hui sont presque irréprochables. « Sur les discours grossophobes, il y a un fort interdit intériorisé. On ne se moque pas d’une fille qui est plus ronde, on essaye de soutenir la copine, même si celle-ci a un discours parfois plus sévère sur sa propre apparence. » Les discours body positifs, largement portés par des personnalités comme Louane, Marine ou Léna Situations, ont visiblement porté leurs fruits.  

Comment la famille influence les relations entre filles et garçons

Et à celles et ceux qui se demanderaient si le fait d’avoir une sœur rend plus sorore, Catherine Monnot-Berranger apporte une réponse plus nuancée. « Le fait de vivre avec des figures féminines nombreuses et fortes change beaucoup de choses. La composition de la famille, que ce soit une famille monoparentale, homoparentale, si l’aînée de la fratrie est une fille, le nombre d’enfants, sont des variables extrêmement importantes sur la façon dont les enfants vont percevoir les rôles sociaux et se projeter dans l’avenir. » Un garçon qui grandirait avec une mère solo et plusieurs sœurs aurait de ce fait un rapport au féminin différent des autres. Car les garçons aussi peuvent se montrer solidaires des filles, et ça, dès le plus jeune âge !  

Hélène Guinhut Boncoeur